Les nanos, vraies ou fausses solutions à la crise écologique ?

Les nanos sont souvent présentées comme susceptibles d’offrir des solutions inédites à de nombreux problèmes environnementaux, comme le réchauffement climatique, la pollution de la planète ou encore l’épuisement des ressources en eau. Au risque de créer de nouvelles pollutions ?

Des remèdes peut-être pires que le mal ?


Les nanotechnologies pourraient offrir un large éventail d'applications dans les domaines énergétique et environnemental comme autant de remèdes aux maux de la planète.
Si les solutions évoquées en matière de réduction et d'élimination des pollutions peuvent être efficaces, il faut néanmoins les mettre en regard avec les bilans environnementaux des nanomatériaux.
Dans un rapport intitulé Nanotechnologie et environnement : un décalage entre les discours et la réalité publié en 2009, deux réseaux d'ONG environnementales [1] ont exprimé des réserves très fortes par rapport au discours présentant les innombrables promesses des nanotechnologies en terme d'environnement. Ils posent une question cruciale qui aujourd'hui n'a pas de réponse : les nanotechnologies préconisées sont-elles efficaces et moins toxiques que les polluants qu’elles sont censées nettoyer ?
Selon ce rapport, "la “face cachée” du coût environnemental des nanotechnologies est rarement reconnue, alors que les bénéfices escomptés sont souvent exagérés, rarement prouvés et, dans tous les cas, leur réalisation potentielle est encore éloignée de plusieurs années".

La face cachée du coût environnemental des nanotechnologies


Les nanotechnologies ont un coût environnemental qui est rarement mentionné. David Rejeski, directeur du groupe de réflexion américain Project on Emerging Nanotechnologies (PEN) tout comme les associations environnementales dénoncent l’idée selon laquelle la production à l’échelle nanométrique serait nécessairement écologique et propre : les risques environnementaux existent dès l'extraction et lors de la production des nanomatériaux.
En outre, les nanomatériaux eux-mêmes constituent une nouvelle génération de produits chimiques qui présentent des risques pour l’environnement et pour la santé humaine. Les nanomatériaux utilisés pour la confection de panneaux solaires par exemple (cadmium, nanotubes de carbone, quantum dots et nano-dioxyde de titane) posent de sérieux problèmes de toxicité.
Les nanomatériaux utilisés pour dépolluer les sols ou purifier l'eau eaux pourraient impliquer eux-mêmes des pollutions importantes : car les nanomatériaux pourraient se désolidariser des dispositifs de détection / traitement utilisés (par exemple les nanoparticules fixées sur des nanomembranes ou dans les autres formes de filtres).
Enfin, on ignore pour l'heure comment traiter les nanodéchets !

Dépasser le clivage entre "appât du gain" et immobilisme précautionneux


Le marché mondial des applications liées à l’énergie, a été estimé à 54,5 millions d’euros en 2000 et devait atteindre 77 millions d’euros en 2005 [2]. Bref, un marché juteux qui attire de nombreux investisseurs [3].
Mais l'appât du gain justifie-t-il la mise à l'index du principe de précaution ? La "géoingénierie" est un nouveau créneau qui s'inscrit dans ce mouvement de "technologies vertes" à double tranchant : elle vise notamment à déverser des nanoparticules (de fer par exemple) dans l'océan afin de stimuler la prolifération des algues pour emprisonner le CO2 pour lutter contre le changement climatique... ou plus récemment pour "manger le pétrole" échappé de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon et créant une marée noire dans le golfe du Mexique !
Quels effets pourraient avoir ces nanoparticules sur l'environnement si elles étaient utilisées ? Les nanomatériaux utilisés pour dépolluer les sols ou les eaux pourraient impliquer eux-mêmes des pollutions importantes du milieu… Un groupe de scientifiques et d'associations ont lancé une alerte à ce sujet, mais pour l'instant la question reste entière. En revanche les intérêts financiers à la clé pour les entreprises qui offrent ces nouveaux services sont plus faciles à cerner...
Les excès récents de l'application du principe de précaution ne doivent pas conduire à jeter le bébé avec l'eau du bain, et conduire à un retour de balancier vers un optimisme débridé et irresponsable.
Le toxicologue Andrew Maynard du PEN appelle ainsi à tirer les leçons du passé afin de les appliquer aux nanotechnologies : "il y a une tendance à justifier les investissements lourds dans toute nouvelle technologie en la promulguant comme solution à tout", il faut donc explorer les alternatives possibles afin de choisir la solution la plus appropriée - ou la moins mauvaise !
C'est dans cet esprit que s'inscrivaient la Royal society et la Royal Academy of Engineering britanniques dès 2004, dans un fameux rapport Nanoscience and nanotechnologies: opportunities and uncertainties qui recommandait que l’utilisation dans l’environnement de nanoparticules manufacturées libres pour la dépollution des sols ou des nappes phréatiques soit interdite jusqu’à ce que des recherches puissent être conduites et aient démontré que les bénéfices étaient supérieurs aux risques.
En 2008, l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) a pris la même position dans un rapport intitulé Les nanoparticules manufacturées dans l’eau. Avec quelles répercussions sur le terrain ?

Mathilde Detcheverry, Nathalie Fabre - Juin 2010




[1] Le Bureau européen de l’environnement (BEE) qui fédère plus de 140 ONG dans 31 pays, et le Réseau international pour l’élimination des Polluants organiques persistants (IPEN) qui réunit plus de 700 ONG, dans plus de 80 pays
[2] Ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie, Technologies Clés 2010
[3] Chiffres à considérer avec vigilance, ainsi que nous le soulignons dans la rubrique "Géopolitique / Economie : La course aux nanos !"