Pourquoi les "experts" ne sont pas du même avis sur les risques "santé" des nanomatériaux ?
Lorsqu’il est question de santé, de nombreuses visions sociales, économiques et politiques sont engagées. Promesses mirifiques de la nanomédecine et inquiétudes pour notre santé de l'autre... Comment ces deux discours peuvent-ils coexister ? Ils proviennent, de fait, de différentes communautés : d’un côté, l'industrie pharmaceutique et médicale, qui recherche et élabore des dispositifs de diagnostics, traitements, ou suivi des maladies ; de l'autre des toxicologues, épidémiologues, associations sanitaires qui se penchent sur les répercussions que les applications des nanotechnologies peuvent avoir sur le corps humain. Si ces deux communautés partagent un intérêt croissant pour la "nanotoxicologie", elles se divisent sur les réponses à attendre des pouvoirs publics.
- "Hourra, des nouvelles thérapies !" dit l'industrie pharmaceutique et médicale
- "Attention, des nouvelles maladies !" disent les toxicologues, épidémiologistes et associations sanitaires
- Un consensus sur la nécessité de développer la "nanotoxicologie"
- Des divergences sur les réponses attendues des pouvoirs publics
"Hourra, des nouvelles thérapies !" dit l'industrie pharmaceutique et médicale
"Les nanotechnologies vont révolutionner la médecine !" entend-on souvent. Derrière les promesses de la nanomédecine se cache aussi - et surtout ? - un créneau providentiel pour pallier la crise d’innovation que l'industrie pharmaceutique et médicale traverse depuis quelques années.
Alors que criblage ("screening" en anglais), qui consiste à tester un grand nombre de molécules sur des pathologies et qui a été utilisé depuis les années 1950 a atteint ses limites, les nanotechnologies remettent au goût du jour une discipline assez ancienne de la pharmacie, la galénique, qui travaille non plus sur la mise au point de nouvelles molécules, mais sur les manières de les administrer - en l'occurrence, en les encapsulant dans des nanoparticules. Le but est d’améliorer les chimiothérapies dans leur ensemble, mais surtout celles destinées à soigner les cancers.
L’enjeu financier est de taille, et se profile à l’horizon la possibilité de renouveler les brevets qui arriveront à expiration.
"Attention, des nouvelles maladies !" disent les toxicologues, épidémiologistes et associations sanitaires
A l'autre bout de la chaîne, des toxicologues, épidémiologues, et associations sanitaires redoutent les risques des nanos pour notre santé et l'émergence de nouvelles maladies, notamment - mais pas seulement - chez les travailleurs exposés aux nanomatériaux.
Ces scientifiques s’inscrivent en effet dans une perspective totalement différente : ils se penchent sur les répercussions que les applications des nanotechnologies - dans le domaine médical mais aussi dans tous les autres domaines de la vie quotidienne - peuvent avoir sur le corps humain. L’analyse de l'exposition aux nanomatériaux relève des "risques environnementaux", faibles au niveau individuel, mais ayant des effets collectifs très importants, dans la mesure où la totalité de la population est exposée.
Ils sont confrontés à des problèmes complexes, du fait de la très grande diversité des nanomatériaux auxquels nous sommes exposés. On craint qu’ils puissent avoir un effet toxique plus ou moins important selon leur nature, leur taille, leur composition chimique, leur chimie de surface, etc. La "nanotoxicologie" est une discipline en plein essor, même si les moyens budgétaires dont elle est bénéficie reste portion congrue en comparaison des budgets alloués à la recherche et au développement des nanotechnologies en général.
Un consensus sur la nécessité de développer la "nanotoxicologie"
Ainsi, tout le monde s'accorde pour réclamer plus de recherches en nanotoxicologie. Une recherche très fondamentale sur les interactions entre les nanomatériaux et notre corps est nécessaire aujourd'hui, et cette discipline suscite l'intérêt des pharmaciens qui mettent au point des vecteurs de chimiothérapie. Ils espèrent apprendre des nanotoxicologues si - et comment - les nanoparticules traversent les différentes membranes cellulaires ou tissulaires.
Des divergences sur les réponses attendues des pouvoirs publics
Malgré ce consensus, des divergences réelles apparaissent quant aux réponses attendues des pouvoirs publics :
- le développement de la nanopharmacie pose la question de la prise en charge des soins médicaux par les assurances privées, arguant du coût extrêmement élevé de ces thérapies, qui ne peuvent dès lors plus être remboursées par les systèmes classiques de sécurité sociale.
- à l'inverse, les toxicologues, épidémiologistes et associations sanitaires considèrent que les risques sanitaires et environnementaux nécessitent la mise en place d'une véritable politique de santé publique, totalement différente de l’option individualiste et libérale dans laquelle s’engage la nanomédecine.
Les experts proposent, on le voit, des solutions assez différentes, selon que l’on se situe du côté de la nanomédecine ou du côté de la nanotoxicologie.
Ermelinde Malcotte, Mathilde Detcheverry - Juin 2010
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