Les opportunités des nanotechnologies pour les pays en développement : entre mythes et réalités

Les avancées techniques en matière de nanotechnologies pourraient permettre, selon leurs promoteurs, d’aider à remédier à la pauvreté et aux difficultés des pays en développement - dans le domaine de l'énergie, de l'eau, et de la santé notamment - voire de permettre leur développement économique. Mais, à y regarder de plus près, les opportunités pour les pays du Sud ne sont pas aussi évidentes qu'il n'y paraît :

Les promesses des nanos


En 2005, des chercheurs canadiens affirment que les avancées techniques en matière de nanotechnologies permettront d’aider à remédier à la pauvreté et aux difficultés des pays en développement, grâce notamment aux applications dans le domaine de l'énergie solaire, de la décontamination de l'eau, et des diagnostics médicaux. Le Groupe de travail Science, Technologie et Innovation du programme « Objectifs du Millénaire » des Nations Unies s’accorde à penser que les nanotechnologies pourraient en outre permettre le développement économique des pays en développement.

Quelques exemples concrets


En Orient et Moyen-Orient, la Chine, la Corée et l’Arabie saoudite sont déjà bien impliquées dans les recherches sur les nanotechnologies.
Le Brésil, l’Afrique du Sud et l’Inde coopèrent sur les nanotechnologies via l’initiative IBSA.
En Tunisie, un projet visant à surveiller et à purifier les eaux de la Medjerda, le plus long fleuve du pays, a récemment obtenu le soutien du gouvernement tunisien, avec un appui financier en provenance du gouvernement belge.

D’autres travaux tout à fait originaux visent à mettre en place des coopérations entre scientifiques du nord et scientifiques du sud, incluant des chercheurs en sciences sociales : en 2006, le think tank et institut de recherche Demos, l’ONG Practical Action et des chercheurs de l’Université de Lancaster ont établi un dialogue approfondi au Zimbabwe sur les apports des nanotechnologies pour l’eau potable, sur la base d’ateliers participatifs. Ce processus a abouti à la formalisation de recommandations sur des questions cruciales de rentabilité, mobilité des ressources, sensibilisation, acceptabilité, durabilité et cadre politique.

Promesses ou réalités ?


Si certains projets sont déjà en place et certaines techniques déjà commercialisées, la grande majorité des applications envisagées ne sont cependant pour l'instant que des « promesses », et il est souvent difficile de distinguer ce qui relève de la fiction ou de la réalité des avancées techniques.
En outre, peu de recherches dans le domaine nanotechnologique répondent aux contextes, contraintes et besoins des pays en développement : si quelques pays émergents se sont positionnés sur le marché des nanotechnologies, les recherches sont avant tout orientées vers les marchés et consommateurs des pays industrialisés. Les innovations nanotechnologiques concernent plus des produits à valeur ajoutée pour les marchés à l’export ou de défense et sécurité, que la promotion d’un développement durable pour tous.
Les objectifs des recherches et développements financés par le Département de la Défense américain (premier financeur des R&D dans le domaine de la filtration de l’eau ou de captation de l’énergie solaire aux Etats-Unis) par exemple, sont loin de s'inscrire dans une finalité d’aide aux pays en développement : il s’agit plutôt de fournir de « l'eau suffisamment pure pour être utilisée à des fins médicales directement sur le champ de bataille » ou de l’énergie pour des bases armées.
Si l’on peut arguer que les applications nano, d’abord militaires, pourront être dans un second temps transférées au domaine civil, il ne faut pas non plus négliger un certain nombre d’écueils.

Quelle adaptation aux pays en développement ?


Le philosophe allemand Joachim Schummer relève quelques exemples illustrant l'inadaptation actuelle de solutions nanotechnolgiques aux pays en développement :
- Dans le domaine de l’eau par exemple, les filtres basés sur des zéolites et des céramiques naturels, que les nanotechnologies s’emploient aujourd’hui à produire de façon synthétique, ont été commercialisés depuis de nombreuses décennies, sans répondre pour autant aux besoins des pays en développement.
- Dans le domaine de l’énergie, les pays en développement ne pourront bénéficier de la recherche et développement en cours qu’à condition que les technologies soient adaptées à leurs conditions locales. Or celles-ci diffèrent souvent grandement de celles du sud de la Californie où sont menées la plupart des recherches sur le sujet.
Plus généralement, les problèmes rencontrés par ces pays sont très souvent liés à des facteurs politiques, financiers et sociaux. Des réponses purement technologiques sont alors insuffisantes, voire inadaptées à ce type de problèmes.
Tandis que le Groupe de travail Science, Technologie et Innovation du programme « Objectifs du Millénaire » des Nations Unies considère que les sciences et technologies, moteurs de développement économique et de compétitivité, bénéficient par effet de ricochet aux pauvres, des chercheurs du Demos Institute au Royaume-Uni font valoir que cette idée de privilégier une technologie au détriment d'autres a déjà échoué à plusieurs reprises faute d’avoir considéré la diversité des données environnementales, sociales et culturelles qui caractérisent les différentes régions où elle est appliquée.

Des promesses bien coûteuses...


De nombreuses voix se sont élevées depuis plusieurs années pour souligner à quel point les innovations nanotechnologiques présentées comme prometteuses pour les pays en développement ont et auront un coût prohibitif qui pourrait les empêcher d'en tirer les bénéfices.
Parmi elles, celles de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel* (UNIDO) en 1997, des chercheurs du Center for Science Policy and Outcomes (CSPO) de la Columbia University en 2000, le Center for Technology Foresight de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) en 2002, l'ONG ETC Group en 2003.

A cela s'ajoute le fait que ces nanotechnologies induisent des coûts indirects rarement pris en considération (puisque souvent externalisés) – notamment ceux des vérifications nécessaires à l'évaluation de la toxicité des nanomatériaux et des risques sanitaires et environnementaux que peuvent entraîner leur production, leur migration dans l'environnement, ainsi que leur dépollution éventuelle si elle s'avérait nécessaire.

... et dont la concrétisation se heurte à de nombreux obstacles


Peu de pays en développement, à l’exception des pays émergents, sont en mesure de développer, produire, ou traiter des nanotechnologies ou nanomatériaux. Beaucoup ne disposent pas des moyens pour répondre à leurs besoins de base en termes d’infrastructures, d’éducation, de santé, d’alimentation, de télécommunications, etc. La quasi-totalité est donc a fortiori dépourvue des ressources humaines, juridiques, financières, et de recherche & développement qui seraient nécessaires pour entrer dans la course nanotechnologique. Par exemple, rares sont les pays en développement en capacité de déposer des brevets ou ayant mis en place des législations et dispositifs effectifs sur la propriété intellectuelle. La Royal Society et la Royal Academy of Engineering de Grande-Bretagne ont relevé ce point de blocage dès 2004, suivies en 2005 par le Meridian Institute, basé à Washington DC, ainsi que l'ONG ETC Group : tous dénoncent le fait que le brevetage et les systèmes d'octroi de licences favoriseront le contrôle des nanotechnologies par les multinationales des pays développés. Cette situation pourrait bloquer la recherche visant à répondre aux besoins des pays en développement et donc élargir la fracture Nord-Sud.

Mathilde Detcheverry - Juin 2010




McKeown, P.A., J. Corbett, D.C. Cullen and R.W. Whatmore (1997), ‘Nanotechnology’, in Emerging Technology Series: New and Advance Materials, 1. Vienna: UNIDO.