Les acteurs de la scène nano de Grenoble

Ville de tradition industrielle, Grenoble est devenue un centre majeur pour la recherche française en nanosciences et nanotechnologies. Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) en particulier est l’acteur principal de la recherche grenobloise dans le domaine, qui a donné lieu à une contestation radicale et des tentatives plus nuancées mais moins visibles de démocratie locale.

Une forte tradition de recherche locale en sciences physiques


L’intérêt des instituts de recherche et des entreprises grenobloises pour les nanotechnologies est directement issu d’une tradition de recherche locale en sciences physiques dont le prix Nobel Louis Néel est un des symboles. Depuis la fin des années 1990, il a conduit les collectivités locales à soutenir activement un ensemble de projets de recherche impliquant le CEA, et en particulier les travaux en nanoélectronique, en technologies d’imagerie et en nanobiotechnologies du plus important de ses laboratoire, le Laboratoire d'Électronique et de Technologies de l'Information (LÉTI).

Un enchevêtrement d'acteurs au service de la recherche & développement


Les projets grenoblois ont la particularité d’associer de nombreux acteurs.
Ainsi, l’université Joseph Fourier et les écoles d’ingénieurs locales sont actifs aux côtés du CEA dans la recherche en nanotechnologies.
Les institutions de recherche grenobloise entretiennent des liens étroits avec les projets nationaux et internationaux. Ainsi, le LETI est un partenaire actif dans le réseau d’experts européens Nano2Life.
Au niveau local, des coopérations fortes existent entre les institutions administratives et politiques locales, les organismes de la recherche publique et les entreprises privées – au point qu’on a pu parler de "modèle grenoblois" pour désigner l’imbrication entre ces structures dans le but explicite du développement local par le soutien à la recherche scientifique.

Minatec, NanoBio et Minalogic


Les nanotechnologies ont été une occasion de consolider davantage le "modèle grenoblois".
  • Le projet le plus significatif à cet égard est sans doute Minatec, un centre de recherche ouvert en 2006, qui rassemble plusieurs milliers de chercheurs et est devenu un acteur majeur de la recherche française et internationale en nanotechnologies. Le centre est conçu comme un partenariat entre le CEA et l’institut national polytechnique de Grenoble soutenu par les collectivités locales. Ses thèmes de recherche sont répartis en quatre grandes catégories : microélectronique, nanosciences, biologie et informatique.
  • Un autre projet collaboratif est Nanobio, lancé en 2001 par le CEA et l’université Joseph Fourier, qui connecte plus de 300 chercheurs impliqués dans les applications des nanotechnologies à la biologie et à la santé.

La politique industrielle nationale va dans le sens des projets de recherche grenoblois.
Les pôles de compétitivité sont des partenariats locaux entre acteurs publics et privés, soutenus par le ministère de l’industrie. L’un des pôles de compétitivité à vocation mondiale est grenoblois : Minalogic et se caractérise par des activités concentrées sur les micro et nanotechnologies, et le logiciel embarqué. Entre 2005 et 2008, 27 projets ont été soutenus dans le cadre de Minalogic, pour un montant global de 100 millions d’euros.
Le plan NanoInnov annoncé par la ministre de la recherche au printemps 2009 prévoit de soutenir le pôle grenoblois parmi trois sites de recherche en nanotechnologies sur le territoire français (les deux autres étant Saclay et Toulouse).

En mars 2010, Minalogic, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Grenoble et la Chambre Régionale de Commerce et d’Industrie Rhône-Alpes ont officialisé leur partenariat sur la création de la première cartographie des compétences rhônalpines en logiciel embarqué et en micro-nanotechnologies.

Une forte contestation locale


L’innovation technique déployée à Grenoble est perçue par certains comme "une fuite en avant, excessive, dangereuse, voire aberrante". Selon Gérard Toulouse, "la symbiose intime qui s’y est établie, entre élites politiques et scientifiques, a favorisé une habitude de passage en force. A la longue, cette attitude a suscité des anticorps, tentés de modifier, à leur façon, le rapport de force".*
La recherche en nanotechnologies à Grenoble est en effet très contestée. Initiées par le groupe Pièces et Main d’œuvre (PMO), les oppositions aux nano ont essaimé bien au delà des quelques membres du groupe, autour de deux critiques principales :
  • D’une part, les opposants accusent les nanotechnologies d’être un "programme de contrôle", des nécrotechnologies qui associent dispositifs de surveillance électronique, technologies de manipulation de la matière et instruments de contrôle des mécanismes du vivant. Ils considèrent les nanotechnologies comme un vaste programme politique de soutien à la recherche dans le but de contrôler à la fois le vivant et l’artificiel, l’humain et la machine, soulevant des questions éthiques insuffisamment prises en considération.
  • D’autre part, ils critiquent vivement les modalités de la prise de décision locale, et l’influence de ce qu’ils appellent le "techno-gratin" grenoblois : l’ensemble des acteurs scientifiques, industriels et administratifs, qui, selon les opposants, prennent à eux seuls les décisions qui engagent le développement de toute la région de Grenoble. Pour les opposants, le « modèle grenoblois » est donc caractérisé par des accords contestables car effectués par une élite locale, sans que la population ait eu son mot à dire, au mépris des principes démocratiques.
Depuis 2001, les opposants ont multiplié les actions : interruption d’événements publics, distribution de tracts, occupation de chantiers, canulars… En 2006, près d’un millier de personnes ont manifesté contre l’inauguration de Minatec. En décembre 2009, ils sont parvenus à faire annuler la réunion publique grenobloise débat public mis en œuvre par la Commission nationale du Débat public (CNDP) : leur exemple a fait tâche d'huile et eu des répercussions similaires sur les autres débats dans d'autres villes de France, où les contestataires ont empêché la tenue des débats, arguant que "participer c'est accepter".

Des tentatives pluralistes... et moins visibles de démocratie locale


A côté de cette opposition radicale a émergé, à l'issue de débats publics NanoViv organisés fin 2006 par VivAgora, un Collectif sur les Enjeux des Nanotechnologies à Grenoble (CENG). Mû par la volonté d'analyser les processus de décision et de participer à l’animation du débat public sur les enjeux soulevés par les nanotechnologies, il réunit aujourd'hui des citoyens, des élus, des chercheurs, pour favoriser les actions visant à permettre l’intervention citoyenne dans les processus de décisions. Un rêve ?

Mathilde Detcheverry et Dorothée Benoit Browaeys - Juin 2010