Géopolitique / Économie : la course aux nanos !

Les nanotechnologies révolutionnent l'ensemble des secteurs de l'industrie, avec des perspectives de marchés qui se chiffrent en milliards d'euros. Les nanotechnologies font donc l'objet d'une course éperdue aux financements, un peu partout dans le monde. Face à ces enjeux économiques colossaux, la volonté de rester dans la course prime souvent largement sur les préoccupations éthiques, sanitaires et environnementales. Une fatalité ? Non !

Beaucoup d'euros pour les nanos...


Dès le début des années 2000, de premières évaluations du marché des nanotechnologies ont révélé un secteur à très fort potentiel économique.
Les écarts entre les estimations sont aussi vertigineux que les chiffres annoncés. De 1,5 milliards de dollars "seulement" pour 2009 selon une analyse publiée par Future Markets, Inc. en 2010, ils peuvent s'élever à 2600 milliards pour 2014 selon le Lux Research en 20041.
On comprend alors les vifs appétits que les nanotechnologies suscitent...
Mais attention : la vigilance est de rigueur devant ces chiffres mirobolants associés aux marchés des nanotechnologies fournis par principalement des cabinets de prospective2 : les plus ambitieux intègrent la valeur des objets incorporant des nanos et pas uniquement la valeur des nanomatériaux incorporés. Si l'on comptabilise l'intégralité du prix d'une voiture qui reçoit une nano-peinture, pas étonnant que les zéros à droite s'accumulent ! Ces évaluations sont d'abord là pour attirer les fonds publics et les investisseurs... Tous les pays développés veulent financer plus que leur voisins, et se livrent à une guerre des chiffres...

Une compétition internationale intense au niveau de la recherche


Depuis les années 1990, la compétition est intense entre les pays pour s'assurer une bonne position dans la course aux financements, aux publications scientifiques, aux dépôts de brevet et aux créations d’entreprise.
L’engouement pour les nanotechnologies a été largement porté par des programmes politiques non moins ambitieux que celui de la conquête de la Lune dans les années 70, ou du décryptage du génome humain dans les années 90.
Aux Etats-Unis, c'est le World Technology Evaluation Center (WTEC situé dans le Maryland) qui a alerté les pouvoirs publics sur les mobilisations au Japon et en Russie... Les politiques américains lancent au début des années 2000 la National Nanotechnology Initiative, qui vise "l’amélioration des performances humaines" (des soldats américains notamment...).
L'Europe entre ensuite dans la danse et, pour se différencier, met l'accent - officiellement du moins - sur la solidarité collective et le développement durable.
Sur les deux continents, les programmes publics de soutien au développement des nanotechnologies croissent d'année en année de façon considérable pour atteindre aujourd'hui des sommes monumentales.
Fin 2006, l’ensemble des gouvernements avait déjà dépensé près de 24 milliards de dollars pour financer les nanotechnologies et nanomatériaux... autant que pour le programme Apollo qui a permis de poser des hommes sur la lune 3. Bref, au niveau géopolitique, les nanotechnologies sont devenues un nouveau terrain d'hégémonie !
Aujourd'hui, trois grands ensembles constituent les pôles majeurs d’excellence dans le domaine : l’Asie (le Japon et la Chine principalement), les Etats-Unis et l’Union européenne.

Des enjeux qui pèsent (trop) lourd dans les décisions


Dans les "pays développés", les arguments en faveur du soutien à la recherche en nanotechnologies mettent clairement en avant la nécessité de "rester dans la course" ou de "rattraper le retard" pris par rapport à d'autres pays. "Si nous ne le faisons pas, ce sont les Chinois qui le feront" : voici un argument-phare qu'utilisent les pouvoirs publics pour justifier les larges investissements dans le domaine des nanotechnologies.
Mais faut-il pour autant mettre au ban les préoccupations sanitaires, environnementales, éthiques et démocratiques souvent ravalées au rang d'entraves au "progrès" et d'obstacles à la compétitivité économique ?

Des risques économiques qui peuvent changer la donne ?


De fait, la sphère économique et industrielle ne reconnaît pas toujours l’existence de risques pour les libertés individuelles, notre santé ou l'environnement.
En revanche, elle a identifié des risques économiques liés au risque d'une faible "acceptabilité sociale" des nanotechnologies : elle craint, comme pour les OGM, des réactions de rejet au sein de la population, qui perturberaient durablement la croissance du secteur.
Certains acteurs de l'assurance, tel Swiss Re, refusent de couvrir les risques liés aux nanotechnologies.
Dans ce contexte, on peut espérer que les industriels prennent un peu plus au sérieux les préoccupations citoyennes - si tant est que ces dernières parviennent à se faire entendre et à peser dans les décisions politiques.

Et la société civile ? Et les pays du sud dans tout ça ?


Il ne faut pas laisser les impératifs économiques dicter seuls leur loi. Les nanotechnologies doivent être développées au profit de fins véritablement utiles pour la société dans son ensemble, et donc sous le contrôle des citoyens, en prenant le temps d'évaluer leur utilité à l'aune des risques encourus. Une gouvernance internationale, nationale et locale est donc nécessaire, dans les pays industrialisés et a fortiori dans les pays en développement qui pourraient souffrir des développements nanotechnologiques.

Nathalie Fabre, Mathilde Detcheverry - Juin 2010




1 - A titre de comparaison, quelques chiffres de différents marchés mondiaux : 1 800 milliards d’euros pour la chimie (pharmacie comprise) en 2005 ; 1 100 milliards d’euros pour l’automobile en 2007 ; 800 milliards d’euros pour la sidérurgie en 2007.
2 - NanoWerk, Debunking the trillion dollar nanotechnology market size hype, avril 2007 et Paris Tech Review, Potentiel des nanotechnologies: les chiffres, le rêve et le mythe, 2010
3 - Eric Gaffet, Nanomatériaux : différentes voies de synthèse, propriétés, applications et marchés, in "Nanotechnologies et Santé publique", n°64 de la Revue du Haut Conseil de la santé publique, septembre 2008.