Avancées nanotechnologiques, piétinements éthiques ?
L’essor des nanotechnologies soulève des enjeux éthiques très souvent occultés par des aspects plus terre-à-terre et immédiatement tangibles, reliés aux questions économiques, sanitaires et environnementales des nanotechnologies. Pourtant, l'essor des nanomatériaux et la convergence des nanotechnologies avec les biotechnologies, les technologies de l’information, et les sciences cognitives (NBIC) amènent des bouleversements extrêmement importants. Aussi est-il nécessaire que la société prenne le temps de distinguer le possible... et le souhaitable.
- Sommes-nous assez prudents ?
- Des dérives possibles particulièrement préoccupantes
- Quelles finalités pour les nanotechnologies ?
Sommes-nous assez prudents ?
Les nanotechnologies se développent très rapidement, alors que nous ne maîtrisons pas vraiment le comportement des nano-objets produits, ni leurs conséquences possibles sur l’homme et sur l’environnement. Face à ces incertitudes, de nombreux acteurs en appellent à la prudence, pour que les nanotechnologies ne nous amènent pas le pire en nous promettant le meilleur.
Ces inquiétudes sont le lot de toute nouvelle innovation technologique mais elles s’exacerbent avec les nano-objets, car ceux-ci sont invisibles, indétectables, souvent non déclarés par les fabricants, non étiquetés... Ils échappent donc à tout contrôle et à tout suivi. Serons-nous en mesure, dans ce contexte, de prévenir et d’éviter des dommages qui pourraient s’avérer graves voire irréversibles ?
Des interrogations se font jour sur la capacité de nos sociétés à éviter la mise sur le marché de nanomatériaux ou la banalisation d’usages qui pourraient s’avérer néfastes pour l’intérêt général.
Des dérives possibles particulièrement préoccupantes
Les nanotechnologies pourraient rendre techniquement réalisables à moyen terme des perspectives qui semblaient encore lointaines il y a quelques années. Celles-ci méritent d’être discutés collectivement, car elles pourraient conduire à des dérives de différentes natures :
- L’atteinte aux libertés individuelles : avec la miniaturisation à l’échelle nanométrique de systèmes d’écoute et d’observation, le potentiel de surveillance des populations se voit décuplé : au nom de la sécurité, et si l’on n’y prend pas garde, la multiplication des puces et autres systèmes de suivi pourrait porter gravement atteinte aux libertés individuelles et au droit de la personne à une vie privée.
- La transformation de l’humain : dans le domaine médical, les progrès de la médecine régénérative remettent à l’ordre du jour lhorizon de l'homme-robot ou Cyborg : encouragée par le mouvement transhumaniste, les avancées technologiques pourraient bien donner lieu à une course vers la fabrication d’un humain "augmenté", sans que l’on ait nécessairement conscience de ces développements. A terme, où sera la frontière entre le soin et la transformation structurelle de l’humain ?
- La fabrication du vivant : alliées à la biologie synthétique, les nanotechnologies pourraient permettre à l'homme de créer des organismes vivants de toute pièce : des êtres à la fois totalement artificiels... et vivants, abolissant la frontière entre le vivant et l'inanimé, le naturel et l'artificiel ! D'où la question : jusqu’où est-il acceptable d'aller dans l’intervention sur l’environnement ?
- La perte de contrôle sur les nano-objets : la perspective de nanorobots capables de se multiplier à l’infini (autoréplication), sans que l’homme puisse les contrôler, semble relever plutôt de la science-fiction. Mais certains chercheurs ont néanmoins pour ambition explicite de faire émerger dans la matière de telles capacités d’autoréplication, ce qui pose la question de nos responsabilités vis-à-vis de ces hypothétiques futurs artéfacts qui seraient conçus comme incontrôlables.
Quelles finalités pour les nanotechnologies ?
Les horizons des projets politiques qui sous-tendent les développements des nanotechnologies méritent d’être explorés : il n’est pas sûr que tous les "progrès techniques" affichés répondent à un projet de société collectif et souhaitable. Par exemple, le développement des nanotechnologies est largement drainé aux États-Unis par des financements et justifications militaires. Il s’inscrit aussi dans une vaste idéologie visant à améliorer les compétences humaines et à "sortir de la condition humaine". Cette situation est-elle inéluctable ? Est-elle souhaitable ?
Certains acteurs craignent aussi un approfondissement des inégalités mondiales et l’émergence de nouvelles pauvretés. Or, cette situation n’est pas inéluctable : tout dépend de l’attention qui est portée dans leurs développements aux questions de justice, de solidarité et d’équité dans l’accès aux bénéfices des nanotechnologies, et dans l’exposition aux risques.
Plus largement, la question de l’utilité sociale des applications des nanotechnologies mérite d’être posée : en quoi les bénéfices annoncés sont-ils prioritaires pour la société ? Ne conviendrait-il pas de faire la part des choses entre applications utiles et applications futiles ? Comment mettre les nanotechnologies au service de l'intérêt général ?
Nathalie Fabre, Mathilde Detcheverry - Juin 2010
- Chantier urgent : collectivement les recherches et usages des nanos acceptables sur le plan éthique, sanitaire, environnemental, et démocratique
Ailleurs sur le web :
- Roland Charlionet, Faut-il avoir peur des nanosciences… et autres développements techniques ?, Espaces Marx, 2008
- François Rebufat, Les sciences et technologies du numérique en manque de réflexion éthique, VivAgora, 2010
- UNESCO, Ethique et Politique des Nanotechnologies, 2006
- UNESCO, Ethique de la Nanotechnologie, Commission mondiale d’éthique des connaissances scientifiques et des technologies, 2007
- Comité Consultatif National d’Ethique pour les Sciences de la Vie et de la Santé, Questions éthiques posées par les nanosciences, les nanotechnologies et la santé, 2007