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Cette semaine, les communiqués de presse ou autres articles sur les avancées médicales promises par les nanotechnologies ont continué d'abonder la toile et la presse internationale ou locale, qu'il s'agisse de :
Les partisans de la médecine douce s'inquiètent par exemple du programme financé par la fondation Bill & Melinda Gates visant à créer des vaccins "à libération provoquée par la sueur" se basant sur des nanoparticules traversant la peau humaine. Cette technologie est décrite comme une façon de "fabriquer des nanoparticules pénétrant la peau par les follicules pileux et éclatant au contact de la sueur humaine pour libérer le vaccin". Un moyen qui pourrait donc aussi être utilisé pour vacciner des populations à leur insu ?
Cette préoccupation rejoint celle soulevée la semaine dernière à propos des procédés nanotechnologiques développés par des chercheurs de l'université de Floride permettant de contrôler la prise des médicaments par les patients.
Les améliorations en matière d'imagerie médicale attendues du projet primé par Orsay (listé plus haut) fait écho au texte que Pièces et Main d’œuvre (PMO) vient juste de publier un texte sur les "contes et légendes de la technopole" grenobloise : Olivier Serre y rappelle que le premier IRM en France est né de la liaison entre la médecine, le traitement d’image, la robotique chirurgicale, au CHU de Grenoble, en collaboration avec le LÉTI. "Et qui peut être contre l’IRM ? rabâchent les étudiants en sciences "dures". (...) Ce bénéfice médical permet de faire passer en contrebande nombre de nuisances et de projets pour le moins dangereux. La liaison entre la médecine et l’informatique ? Regardez donc les neurosciences, et leur première application utile : le neuromarketing."
Et Olivier Serre de conclure sur la vision du monde qui sous-tend certains de ces projets : "Un monde technicisé (...) où jamais on ne demande leur avis aux populations quant à l’orientation et aux finalités des centres de recherches, publics ou privés.
Ces questions de valeurs ont été également au coeur de l'excellente émission Spéciale Sciences diffusée sur France Culture le 30 mai dernier et disponible en ré-écoute sur le site de la radio. Dans la "Table ronde 2", on peut entendre Patrick Couvreur, biopharmacien balayer d'un revers de main les questions soulevées par PMO sur les dérives de la nanomédecine notamment - sous prétexte qu'il s'agit d'une "minorité" qui veut "bloquer la science"... alors qu' "une majorité silencieuse de gens souhaite que les choses aillent plus vite dans le domaine de la santé et de la médecine".
Patrick Couvreur travaille sur la vectorisation des médicaments, secteur dans lequel les nanotechnologies pourraient aider à traiter notamment certains cancers pour lesquels il n'existe pas aujourd'hui de solution thérapeutique. "C'est la science qui avance !" dit Patrick Couvreur. Et les questions que pose une minorité de personnes relèveraient selon lui d'une position obscurantiste. Car, toujours selon le même chercheur, dans le cas des cancers résistants, "le bénéfice est très largement supérieur au risque".
Mais est-ce vraiment le cas ? Francis Chateauraynaud, sociologue, avait pourtant insisté plus tôt sur l'idée de "promesses technologiques" : les chercheurs qui les ont formulées ne sont pas toujours en mesure de les tenir ! Et alors que l'ensemble de la communauté scientifique s'accorde à dire que l'évaluation des risques et des bénéfices est aujourd'hui extrêmement limitée en matière de nanotechnologies, personne n'est aujourd'hui réellement en mesure de répondre sérieusement à cette question - d'un point de vue scientifique en tout cas. Car d'un point de vue politique et démocratique, ainsi que le souligne à la fin de l'émission Frédérique Aït-Touati, historienne des sciences, "le principe de précaution permet de penser une intervention du débat public à différents moments de la construction de la recherche, et pas simplement après coup, une fois que les choses sont faites, mais au moment où on prend des décisions sur ce que vont être les directions de la recherche."
Ironie de l'actualité, Bill Gates et sa fondation ne sont pas les seuls à être sous le feu des projecteurs sur les questions des nanos et de la santé : Google aussi !
Des chercheurs en sciences sociales de l'université du Wisconsin viennent en effet de publier une étude montrant les biais induits par le moteur de recherche Google dans les résultats proposés aux internautes cherchant des informations sur les nanotechnologies, orientés de façon disproportionnée vers les sites liés aux applications médicales des nanotechnologies... notamment du fait du mot-clé "médecine" et "cancer" suggéré par le moteur de recherche. Les auteurs de l'article craignent dès lors que les internautes soient influencés, et, ainsi qu'ils le soulignent à la toute fin de l'article original paru dans Materials Today, que la population rejette les nanos comme elle a pu rejeter les OGM.
Autre article incontournable de la semaine, celui d'Ashlee Vance dans le New York Times : l'auteur relate l'apparition remarquée de l'avatar robotisé de Sergey Brin, co-fondateur de Google, lors d'une formation délivrée à l'"Université de la Singularité". Il y décrit également les coulisses de cette université bien singulière en effet, qui travaille à faire converger nanotechnologies et autres technologies émergentes pour répondre aux fantasmes d'immortalité des transhumanistes qui l'ont inspirée ou la dirigent. Sonia Arrison, fondatrice de l'université et épouse de l'un des premiers salariés de Google, présente l'université comme sa contribution pour préparer les gens à "l'inévitable" : l'amélioration des performances humaines, voire l'immortalité (sic !), grâce aux nouvelles technologies - dont les nanotechnologies.
Si de nombreux scientifiques sont tout à fait sceptiques devant cette initiative, à l'instar du physicien Jonathan Huebner, interrogé par le journaliste, Ethan Kurzweil rappelle que la plupart des idées de son père - Raymond Kurzweil et ambassadeur de "l'Université de la Singularité" - initialement jugées farfelues, sont devenues réalité : informaticien américain, ce dernier a en effet créé plusieurs entreprises pionnières dans le domaine de la reconnaissance optique de caractères pour les non-voyants, de la synthèse et de la reconnaissance vocales, et des synthétiseurs électroniques... De la science-fiction à la science et à la réalité, le chemin n'est pas direct mais pavé de monnaie sonnante et trébuchante : selon Ashlee Vance, Google aurait ainsi accordé 250 000 dollars à l'Université de la Singularité, et certains salariés de Google auraient versé des donations de 100 000 dollars chacun et figurent parmi les membres fondateurs.
A côté de ces chiffres et de ces projections mégalomanes, la bande-annonce du film FIXED tout récemment mise en ligne sur YouTube nous ramène à une autre réalité : on y entend Patty Berne, directrice du Projet "Race, Handicap et Eugénisme" au Centre "Génétique et Société" de Californie, s'interroger : comment comprendre un tel engouement pour les technologies d'amélioration des performances humaines, alors que, dans le monde entier, les systèmes de soin sont en crise ; que, paradoxalement, la grande majorité des gens meurent de maladies que nous savons soigner mais dont les traitements ne leur sont pas financièrement accessibles ? Il s'agit d'un choix politique, au sens noble du terme : la définition des priorités dans la répartition du financement des politiques de santé.
- Applications médicales des nanos
- Nouvelles thérapies... ou nouvelles maladies ?
- La nanomédecine en question(s)
- Quels risques pour notre santé ?
- Débattre collectivement des nanos... en amont des décisions
La Revue de l'actu des nanos, 15 juin 2010
Zoom sur les nanos en matière de santé : "bienfaiteurs de l'humanité" versus "apprentis sorciers" ?
Notre revue de l'actu des nanos est placée cette semaine sous le signe de la santé, où les "avancées" permises (ou promises) par les recherches et applications nanotechnologiques ont fait l'objet de nombreux communiqués de presse et articles... et de (plus rares) remises en question ou débats. Derrière ces innovations purement scientifiques, des questions de valeur et de choix politiques se trament, sans que nous en soyions toujours bien informés, ni consultés. Pourtant les citoyens ont leur mot à dire...
- De nombreuses promesses d'innovations médicales
- Quels risques ou dérives possibles ?
- Quelles valeurs et quelles visions politiques derrière ces découvertes, innovations ou promesses ?
- Google "partie prenante" et pris à partie sur les questions de santé et de nanotechnologies
De nombreuses promesses d'innovations médicales...
Cette semaine, les communiqués de presse ou autres articles sur les avancées médicales promises par les nanotechnologies ont continué d'abonder la toile et la presse internationale ou locale, qu'il s'agisse de :
- lutter contre la rétinite pigmentaire (cause de cécité), grâce à des recherches de l'université d'Oklahoma ;
- identifier des mécanismes en jeu dans la maladie d'Alzheimer, dans le cadre d'un partenariat entre l'INSERM, le CNRS/ENS Paris, et l'université Northwestern de Chicago ;
- soigner les leishmanioses (maladies cutanées ou viscérales parasitaires souvent fatales) selon un traitement mis au point par l'Institut Adolph Lutz au Brésil ;
- cibler directement et plus précisément qu'avec les procédés classiques des tumeurs ou cellules cancéreuses, par des nanoparticules hybrides composées de liposome et d'hydrogel, développées par un partenariat de recherche aux Etats-Unis impliquant notamment des chercheurs de l'Université du Maryland, ou par des nanoéponges mises au point à l'Université Vanderbilt aux Etats-Unis toujours ;
- améliorer l'imagerie médicale et la fabrication de marqueurs biologiques, selon une méthode ayant reçu un prix de la valorisation remis par l'université Paris-Sud-XI à Orsay.
Quels risques ou dérives possibles ?
Les partisans de la médecine douce s'inquiètent par exemple du programme financé par la fondation Bill & Melinda Gates visant à créer des vaccins "à libération provoquée par la sueur" se basant sur des nanoparticules traversant la peau humaine. Cette technologie est décrite comme une façon de "fabriquer des nanoparticules pénétrant la peau par les follicules pileux et éclatant au contact de la sueur humaine pour libérer le vaccin". Un moyen qui pourrait donc aussi être utilisé pour vacciner des populations à leur insu ?
Cette préoccupation rejoint celle soulevée la semaine dernière à propos des procédés nanotechnologiques développés par des chercheurs de l'université de Floride permettant de contrôler la prise des médicaments par les patients.
Au-delà des risques, quelles valeurs et quelles visions politiques derrière ces découvertes, innovations ou promesses ?
Les améliorations en matière d'imagerie médicale attendues du projet primé par Orsay (listé plus haut) fait écho au texte que Pièces et Main d’œuvre (PMO) vient juste de publier un texte sur les "contes et légendes de la technopole" grenobloise : Olivier Serre y rappelle que le premier IRM en France est né de la liaison entre la médecine, le traitement d’image, la robotique chirurgicale, au CHU de Grenoble, en collaboration avec le LÉTI. "Et qui peut être contre l’IRM ? rabâchent les étudiants en sciences "dures". (...) Ce bénéfice médical permet de faire passer en contrebande nombre de nuisances et de projets pour le moins dangereux. La liaison entre la médecine et l’informatique ? Regardez donc les neurosciences, et leur première application utile : le neuromarketing."
Et Olivier Serre de conclure sur la vision du monde qui sous-tend certains de ces projets : "Un monde technicisé (...) où jamais on ne demande leur avis aux populations quant à l’orientation et aux finalités des centres de recherches, publics ou privés.
Ces questions de valeurs ont été également au coeur de l'excellente émission Spéciale Sciences diffusée sur France Culture le 30 mai dernier et disponible en ré-écoute sur le site de la radio. Dans la "Table ronde 2", on peut entendre Patrick Couvreur, biopharmacien balayer d'un revers de main les questions soulevées par PMO sur les dérives de la nanomédecine notamment - sous prétexte qu'il s'agit d'une "minorité" qui veut "bloquer la science"... alors qu' "une majorité silencieuse de gens souhaite que les choses aillent plus vite dans le domaine de la santé et de la médecine".
Patrick Couvreur travaille sur la vectorisation des médicaments, secteur dans lequel les nanotechnologies pourraient aider à traiter notamment certains cancers pour lesquels il n'existe pas aujourd'hui de solution thérapeutique. "C'est la science qui avance !" dit Patrick Couvreur. Et les questions que pose une minorité de personnes relèveraient selon lui d'une position obscurantiste. Car, toujours selon le même chercheur, dans le cas des cancers résistants, "le bénéfice est très largement supérieur au risque".
Mais est-ce vraiment le cas ? Francis Chateauraynaud, sociologue, avait pourtant insisté plus tôt sur l'idée de "promesses technologiques" : les chercheurs qui les ont formulées ne sont pas toujours en mesure de les tenir ! Et alors que l'ensemble de la communauté scientifique s'accorde à dire que l'évaluation des risques et des bénéfices est aujourd'hui extrêmement limitée en matière de nanotechnologies, personne n'est aujourd'hui réellement en mesure de répondre sérieusement à cette question - d'un point de vue scientifique en tout cas. Car d'un point de vue politique et démocratique, ainsi que le souligne à la fin de l'émission Frédérique Aït-Touati, historienne des sciences, "le principe de précaution permet de penser une intervention du débat public à différents moments de la construction de la recherche, et pas simplement après coup, une fois que les choses sont faites, mais au moment où on prend des décisions sur ce que vont être les directions de la recherche."
Google "partie prenante" et pris à partie sur les questions de santé et de nanotechnologies
Ironie de l'actualité, Bill Gates et sa fondation ne sont pas les seuls à être sous le feu des projecteurs sur les questions des nanos et de la santé : Google aussi !
Des chercheurs en sciences sociales de l'université du Wisconsin viennent en effet de publier une étude montrant les biais induits par le moteur de recherche Google dans les résultats proposés aux internautes cherchant des informations sur les nanotechnologies, orientés de façon disproportionnée vers les sites liés aux applications médicales des nanotechnologies... notamment du fait du mot-clé "médecine" et "cancer" suggéré par le moteur de recherche. Les auteurs de l'article craignent dès lors que les internautes soient influencés, et, ainsi qu'ils le soulignent à la toute fin de l'article original paru dans Materials Today, que la population rejette les nanos comme elle a pu rejeter les OGM.
Autre article incontournable de la semaine, celui d'Ashlee Vance dans le New York Times : l'auteur relate l'apparition remarquée de l'avatar robotisé de Sergey Brin, co-fondateur de Google, lors d'une formation délivrée à l'"Université de la Singularité". Il y décrit également les coulisses de cette université bien singulière en effet, qui travaille à faire converger nanotechnologies et autres technologies émergentes pour répondre aux fantasmes d'immortalité des transhumanistes qui l'ont inspirée ou la dirigent. Sonia Arrison, fondatrice de l'université et épouse de l'un des premiers salariés de Google, présente l'université comme sa contribution pour préparer les gens à "l'inévitable" : l'amélioration des performances humaines, voire l'immortalité (sic !), grâce aux nouvelles technologies - dont les nanotechnologies.
Si de nombreux scientifiques sont tout à fait sceptiques devant cette initiative, à l'instar du physicien Jonathan Huebner, interrogé par le journaliste, Ethan Kurzweil rappelle que la plupart des idées de son père - Raymond Kurzweil et ambassadeur de "l'Université de la Singularité" - initialement jugées farfelues, sont devenues réalité : informaticien américain, ce dernier a en effet créé plusieurs entreprises pionnières dans le domaine de la reconnaissance optique de caractères pour les non-voyants, de la synthèse et de la reconnaissance vocales, et des synthétiseurs électroniques... De la science-fiction à la science et à la réalité, le chemin n'est pas direct mais pavé de monnaie sonnante et trébuchante : selon Ashlee Vance, Google aurait ainsi accordé 250 000 dollars à l'Université de la Singularité, et certains salariés de Google auraient versé des donations de 100 000 dollars chacun et figurent parmi les membres fondateurs.
A côté de ces chiffres et de ces projections mégalomanes, la bande-annonce du film FIXED tout récemment mise en ligne sur YouTube nous ramène à une autre réalité : on y entend Patty Berne, directrice du Projet "Race, Handicap et Eugénisme" au Centre "Génétique et Société" de Californie, s'interroger : comment comprendre un tel engouement pour les technologies d'amélioration des performances humaines, alors que, dans le monde entier, les systèmes de soin sont en crise ; que, paradoxalement, la grande majorité des gens meurent de maladies que nous savons soigner mais dont les traitements ne leur sont pas financièrement accessibles ? Il s'agit d'un choix politique, au sens noble du terme : la définition des priorités dans la répartition du financement des politiques de santé.
- Applications médicales des nanos
- Nouvelles thérapies... ou nouvelles maladies ?
- La nanomédecine en question(s)
- Quels risques pour notre santé ?
- Débattre collectivement des nanos... en amont des décisions